L’origine française de la lutte des classes

par Damien Thellier,
les classes sociales
La classe française
L’origine française de la « lutte des classes »
Désunie, et remplie de contradictions et d’oppositions, la France du XXIe siècle peut retirer d’importantes maximes de pratique politique de la part des théoriciens de l’opposition de classe. Cela ne signifie pas, pour autant, se remettre à lire Marx. Avant l’auteur du Capital, et dans notre pays, était née l’analyse de classe : son optique, et ses conclusions, étaient bien différentes, et tout autrement éclairantes.
Prononcez les mots « analyse de classe » ou « lutte des classes » et la plupart des gens penseront à Karl Marx. L’idée qu’il existe des classes inconciliables, leurs conflits étant inhérents à la nature des choses, est une des signatures du marxisme. De ce fait, ceux qui refusent le marxisme refusent tout naturellement l’analyse de classe.
Dès lors, il est intéressant d’apprendre que Marx n’était pas à l’origine de l’analyse de classe ou de l’idée de lutte des classes. Ces sujets prennent leurs racines dans le libéralisme radical antérieur aux écrits de Marx. En effet, Marx lui-même rendit hommage aux auteurs originels, un groupe d’historiens de la France postnapoléonienne qui ont été négligés par tous sauf par une poignée de défenseurs des libertés des temps modernes. Dans cet article, je m’appuie sur le travail de quatre de ces les historiens contemporains : Ralph Raico, Leonard Liggio, David M. Hart, et l’économiste et historien Walter E. Grinder.
Les noms des historiens français clés du 19ème siècle sont Charles Comte, Charles Dunoyer et Augustin Thierry, dont la publication, Le Censeur Européen, était un foyer de pensée libérale radicale. Comme relaté par Raico, Grinder et Hart, Comte et Dunoyer ont été influencés par Jean-Baptiste Say, économiste libéral français important mais sous-estimé, que Murray Rothbard a salué comme brillamment innovant et supérieur à Adam Smith. Comte a d’ailleurs finit par épouser la fille de Say. Et en effet, les germes d’une théorie des classes libérale radicale se trouvaient dans la deuxième édition et ultérieures du Traité d’Economie Politique de Say (publié initialement en 1803), qui reflète sa réponse aux dépenses
militaires et à la manipulation financière de Napoléon.
Comme Say l’écrit dans une autre de ses oeuvres :
« Les énormes récompenses et les avantages qui sont généralement liés à l’emploi public avivent grandement l’ambition et la cupidité. Ils créent une lutte violente entre ceux qui possèdent des postes et ceux qui en souhaitent. » Selon Hart, Comte et Dunoyer furent frappés par Say qui voyait les services fournis sur le marché comme des « biens immatériels » productifs — c’est-à-dire utiles — et l’entrepreneur ou l’ouvrier, comme un producteur. Hart écrit, « En conséquence du point de vue de Say, il y avait de nombreux contributeurs productifs au nouvel industrialisme, y compris les propriétaires d’usines, les entrepreneurs, les ingénieurs et les techniciens, ainsi que ceux de l’industrie du savoir tels les enseignants, les scientifiques et autres « savants » ou intellectuels. »
Ceci est important pour la question des classes, dont le but est d’identifier les exploiteurs et les exploités. Comme chacun le sait, Marx, du moins dans certains de ses écrits, pensait que seuls les ouvriers étaient productifs, les propriétaires du capital appartenant à la classe exploiteuse (avec l’État comme « Comité exécutif »).
Il compta les propriétaires de capital parmi les exploiteurs, du fait de sa théorie de la valeur basée sur le travail (héritée d’Adam Smith et de David Ricardo) : puisque la valeur des marchandises était équivalente au travail socialement nécessaire pour les produire, le profit et l’intérêt recueillis par les « capitalistes » devait être pris sur la juste récompense des ouvriers — d’où leur exploitation. Si la théorie de la valeur basée sur le travail est fausse et si l’échange est totalement volontaire, libre de privilège étatique, plus aucune exploitation n’est possible.
Ainsi, il est essentiel de voir que les penseurs desquels Marx tira apparemment l’analyse de classe rangent au sein de la classe productive tous ceux qui créent de l’utilité par échange volontaire. Le « capitaliste » — ce qui signifie dans ce contexte
« le propriétaire de biens d’équipement qui n’a pas de lien avec l’Etat » — appartient à la classe laborieuse et productive, à côté des ouvriers. Qui étaient donc les exploiteurs ? Tous ceux vivant par recours à la force envers la classe laborieuse.
Selon Hart, « les conclusions tirées de cette analyse par Comte et Dunoyer (et Thierry) posent l’existence d’un collectif élargi « d’industriels », qui comprend les travailleurs manuels et les entrepreneurs et savants mentionnés ci-dessus, qui
« luttent face à ceux voulant faire obstacle à leur activité ou qui en vivent de façon improductive. »

La théorie de l’exploitation de Marx a été par la suite systématiquement réfutée par l’économiste autrichien Eugen von Böhm-Bawerk. « Les théoriciens de l’industrialisme conclurent de leur théorie de la production que l’Etat et les classes privilégiées alliées de l’Etat, plutôt que toutes les activités non-agricoles, sont pour l’essentiel non productives. Ils estimaient également que tout au long de l’histoire, il y avait un conflit entre ces deux classes antagonistes, conflit qui ne pouvait avoir de fin qu’avec la séparation radicale de la société civile pacifique et productive envers l’Etat inefficace et privilégié et ses favoris. »
Ainsi l’histoire politique et économique est l’histoire d’un conflit entre les producteurs, peu importe leur poste, et les classes politiques parasitaires, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Etat formel. Ou pour reprendre les termes d’un disciple plus récent de ce point de vue, John Bright, il s’agit de l’affrontement entre les payeurs d’impôts et les absorbeurs d’impôts.

L’économie politique et la liberté
Hart souligne que l’oeuvre de Comte et Dunoyer poussa l’analyse de Say un cran plus loin. Alors que Say considérait l’économie et la politique comme des disciplines distinctes, cette dernière ayant peu d’effet sur la première, les analystes libéraux virent que le travail de Say avait des implications plus radicales. Pour citer
David Hart : « La science de l’économie politique était, dira-t-on, « chargée de valeurs » et impliquait des politiques très spécifiques en matière de propriété, d’intervention de l’administration dans l’économie et la liberté individuelle, une chose que Say n’appréciait pas mais que Dunoyer et Comte intégraient à leur travaux. »
Comme Hart et Raico le soulignent ensemble, Comte et Dunoyer absorbèrent également une grande part des résultats d’un autre grand libéral, Benjamin Constant, lequel avait mis sur le papier des essais importants montrant qu’une « ère
du commerce » avait remplacé « l’ère de la guerre » et que la notion moderne de liberté — la vie privée — était aux antipodes de l’ancienne notion de liberté — la participation à la vie politique. Comme le dit Hart :
« Dunoyer était intéressé par la phrase « l’unique objet des nations modernes, c’est la paix (repos), et de la paix vient le confort (aisance), et la source du confort c’est l’industrie », ce qui résume bien ses propres réflexions sur le véritable but de l’organisation sociale. »
Raico a également souligné que l’analyse de classe libérale se trouve dans les écrits des militants de la « paix Manchestérienne » et activistes du libre-échange Richard Cobden et John Bright ainsi que chez Herbert Spencer. Il cite Bright en référence à la lutte contre les Corn Laws (taxes douanières sur l’importation de céréales) :
« Je doute que cela puisse avoir un caractère autre [que celui] … d’une guerre des classes. Je crois qu’il s’agit d’un mouvement des classes commerciales et industrielles contre les Lords et les grands propriétaires terriens. »

En effet, souligne Raico, l’école de Manchester comprit que la guerre et autres manoeuvres politiques étaient motivées par la recherche constante par la classe politique d’une richesse imméritée. Ces idées étaient également présentes chez d’autres penseurs libéraux, dont Thomas Paine, John Taylor de Caroline, John C. Calhoun, Albert Jay Nock et Ludwig von Mises.

La guerre des classes et l’étatisme
Quelle est la portée de cet aperçu, certes insuffisant ? Le pouvoir de taxation coercitif de l’administration génère nécessairement deux classes : ceux qui créent et ceux qui consomment la richesse expropriée et transférée par ce pouvoir. Ceux qui créent de la richesse souhaitent naturellement la conserver et la consacrer à leurs propres fins. Ceux qui veulent exproprier cherchent des moyens toujours plus subtils d’acquérir de la richesse sans susciter de résistance. Un de ces moyens consiste à propager une idéologie élaborée de l’étatisme qui enseigne que les gens sont l’Etat et que par conséquent ils ne font que se payer eux-mêmes lorsqu’ils paient des impôts. Les agents de l’Etat et les intellectuels de cour, dans les universités et les médias vont sur tous les tons raconter cette fable aux gens. Hélas, la plupart finissent par y croire. Le rôle de la guerre est d’effrayer les gens en leur faisant payer des taxes pour leur propre prétendue protection et de maintenir la production de richesses pour les exploiteurs avec un minimum de protestation. Que peuvent donc faire les libéraux face à cela ? En premier lieu, ils se doivent de comprendre la théorie des classes libérale. Ils ne doivent pas s’en départir sous prétexte de la prise en otage du concept par les marxistes. Ensuite, ils devraient utiliser toute leur influence pour élever la prise de conscience collective de tous les gens honnêtes et productifs. C’est-à-dire : il faut montrer aux classes laborieuses qu’elles sont les victimes quotidiennes de la classe politique dirigeante.

Publicités

Le désarmement, par Frédéric Bastiat

5. (Untitled Article 4 – “On Disarmament”) [27 février 1848, La République française]

[OC, vol. 7, 45] [CW, vol. 1, pp. 4437-39]

Le National examine aujourd’hui notre situation à l’égard de l’étranger.

Il se demande : Serons-nous attaqués ? Et après avoir jetés un coup d’œil sur les difficultés de l’Autriche, de la Prusse et de la Russie, il se prononce pour la négative.

Nous partageons entièrement cet avis.

Ce que nous redoutons, ce n’est pas d’être attaqués, c’est que les puissances absolues, avec ou sans préméditation, et par le seul maintien du statu quo militaire, ne nous réduisent à chercher dans la propagande armée le salut de la révolution.

Nous n’hésitons pas à nous répéter afin d’être compris ici et ailleurs. Ce que nous disons avec une entière conviction, c’est ceci : nous ne pouvons pas prendre l’initiative du désarmement, et néanmoins le simple statu quo militaire nous met dans l’alternative de périr ou de nous battre ; c’est aux rois de l’Europe à calculer la portée de cette alternative fatale. Ils n’ont qu’un moyen de se sauver, c’est de désarmer les premiers et immédiatement.

Qu’on nous permette une fiction.

Supposez une petite île qui a été, pendant longues années, plutôt exploitée que gouvernée ; les impôts, les entraves, les abus y sont innombrables ; le peuple succombe sous le faix, et, en outre, pour se prémunir contre les menaces continuelles du dehors, il arrache au travail, tient sur pied, arme et nourrit une grande partie de sa population valide.

Tout à coup il détruit son gouvernement oppresseur ; il aspire à se délivrer du poids des taxes et des abus.

Mais le gouvernement tombé lui laisse le fardeau d’une dette énorme.

Mais, au premier moment, toutes les dépenses s’accroissent.

Mais, dans les premiers temps, toutes les sources de revenus diminuent.

Mais il y a des taxes si odieuses qu’il est moralement et matériellement impossible de les maintenir, même provisoirement.

Dans cette situation, les chefs qui exploitent toutes les îles voisines tiennent à la République naissante ce langage :

« Nous te détestons, mais nous ne voulons pas t’attaquer, de peur que mal ne nous en arrive. Nous nous contenterons de t’entourer d’une ceinture de soldats et de canons. »

Dès lors la jeune République est forcée de lever aussi beaucoup de soldats et de canons.

Elle ne peut retrancher aucune taxe, même la plus impopulaire.

Elle ne peut tenir envers le peuple aucune de ses promesses.

Elle ne peut pas remplir les espérances de ses citoyens.

Elle se débat dans les difficultés financières ; elle multiplie les impôts avec leur cortège d’entraves. Elle ravit à la population, à mesure qu’il se forme, le capital qui est la source des salaires.

Dans cette situation extrême, rien au monde peut-il l’empêcher de répondre : « Votre prétendue modération nous tue. Nous forcer à tenir sur pied de grandes armées, c’est nous pousser vers des convulsions sociales. Nous ne voulons pas périr, et, plutôt, nous irons soulever chez vous tous les éléments de désaffection que vous avez accumulés au sein de vos peuples, puisqu’aussi bien vous ne nous laissez pas d’autre planche de salut. »

Voilà bien notre position à l’égard des rois et des aristocraties de l’Europe.

Les rois, nous le craignons, ne le comprendront pas. Quand les a-t-on vus se sauver par la prudence et la justice ?

Nous ne devons pas moins le leur dire. Il ne leur reste qu’une ressource : être justes envers leurs peuples, les soulager du poids de l’oppression, et prendre-sur-le champ l’initiative du désarmement.

Hors de là, leur couronne est livrée au hasard d’une grande et suprême lutte. Ce n’est pas la fièvre révolutionnaire, ce sont les précédents et la nature même des choses qui l’ordonnent.

Les rois diront : N’est-ce pas notre droit de rester armés ?

Sans doute, c’est leur droit, à leurs risques et périls.

Ils diront encore : La simple prudence n’exige-t-elle pas que nous restions armés ?

La prudence veut qu’ils désarment de suite et plutôt aujourd’hui que demain.

Car tous les motifs qui pousseront la France au dehors, si on la force à armer, la retiendront au dedans, si on la met à même de réduire ses forces militaires.

Alors la République sera intéressée à supprimer en toute hâte les impôts les plus odieux ; à laisser respirer le peuple ; à laisser se développer le capital et le travail ; à abolir les gênes et les entraves inséparables des lourdes taxes.

Elle accueillera avec joie la possibilité de réaliser ce grand principe de fraternité qu’elle vient d’inscrire sur son drapeau.

libéralisme et socialisme, par Frédéric Bastiat

4. (Untitled Article 3) [27 février 1848, La République française]

[OC, vol. 7, 44] [CW, vol. 1, pp. 441-42]

Nous partageons cette pensée de la Presse :

« Ce qu’il faut demander à un gouvernement provisoire, à des hommes qui se dévouent au salut public au milieu d’incalculables difficultés, ce n’est pas de gouverner exactement selon toutes nos idées, mais de gouverner. Il faut lui prêter assistance, le soutenir, lui faciliter sa rude tâche et renvoyer à un autre temps la discussion des doctrines. Ce ne sera pas un des phénomènes les moins glorieux de notre révolution que l’accord de tous les journaux dans cette voie. »

Nous pouvons nous rendre le témoignage que nous payons autant qu’il est en nous ce tribut d’abnégation au salut de la cause commune.

Dans quelques-uns des décrets qui se succèdent, nous voyons poindre l’application d’une doctrine qui n’est pas la nôtre. Nous l’avons combattue, nous la combattrons encore en temps opportun.

Deux systèmes sont en présence : tous deux émanent de convictions sincères, tous deux ont pour but le bien général. Mais, il faut le dire, ils procèdent de deux idées différentes, et, qui plus est, opposées.

Le premier, plus séduisant, plus populaire, consiste à prendre beaucoup au peuple, sous forme d’impôts, pour beaucoup répandre sur le peuple, sous forme d’institutions philanthropiques.

Le second veut que l’État prenne peu, donne peu, garantisse la sécurité, laisse un libre champ à l’exercice honnête de toutes les facultés : l’un consiste à étendre indéfiniment, l’autre à restreindre le plus possible les attributions du pouvoir.

Celui de ces deux systèmes auquel nous sommes attachés par une entière conviction a peu d’organes dans la presse ; il ne pouvait avoir beaucoup de représentants au pouvoir.

Mais pleins de confiance dans la droiture des citoyens auxquels l’opinion publique a confié la mission de jeter un pont entre la monarchie déchue et la république régulière qui s’avance, nous ajournons volontiers la manifestation de notre doctrine et nous nous bornons à semer des idées d’ordre, de mutuelle confiance et de gratitude envers le gouvernement provisoire.

auto-organisation spontanée, par Frédéric Bastiat

3. (Untitled Article 2) [26 février 1848, La République française]

[OC, vol. 7, 43.] [CW, vol. 1, pp. 440-41]

Lorsqu’on parcourt les rues de Paris, à peine assez spacieuses pour contenir les flots de la population, et qu’on vient à se rappeler qu’il n’y a dans cette immense métropole, en ce moment, ni roi, ni cour, ni gardes municipaux, ni troupes, ni police autre que celle que les citoyens exercent eux-mêmes ; quand on songe que quelques hommes, sortis hier de nos rangs, s’occupent seuls des affaires publiques ; — à l’aspect de la joie, de la sécurité, de la confiance qui respire dans toutes les physionomies, le premier sentiment est celui de l’admiration et de la fierté.

Mais bientôt on fait un retour sur le passé, et l’on se dit : « Il n’est donc pas si difficile à un peuple de se gouverner qu’on voulait nous le persuader, et le gouvernement à bon marché n’est pas une utopie. »

Il ne faut pas se le dissimuler : en France on nous a habitués à être gouvernés outre mesure, à merci et miséricorde. Nous avions fini par croire que nous nous déchirerions tous les uns les autres, si nous jouissions de la moindre liberté, et si l’État ne réglait pas tous nos mouvements.

Voici une grande expérience qui démontre qu’il y a dans le cœur des hommes d’indestructibles principes d’ordre. L’ordre est un besoin et le premier des besoins, sinon pour tous, du moins pour l’immense majorité. Ayons donc confiance et tirons de là cette leçon que le grand et dispendieux appareil gouvernemental, que les intéressés nous représentaient comme indispensable, peut et doit être simplifié.