Les biens collectifs et les externalités

Les « biens collectifs » et les « externalités », par Murray Rothbard
Chapître 5 de « Economistes et Charlatans  »
Traduit par François Guillaumat.
http://heresie.org/economistes_et_charlatans_5.html

Une des plus importantes questions philosophiques posées au cours des derniers siècles consiste à savoir si l’éthique est une discipline rationnelle, ou au contraire un ensemble purement arbitraire et non scientifique de jugements de valeur subjectifs (1). Quel que soit le bord que l’on est amené à choisir dans ce débat, on peut généralement se mettre d’accord sur le fait que la théorie économique ou praxéologie – ne peut pas en elle-même suffire à fonder une doctrine normative, ni personnelle ni politique. La théorie économique en tant que telle est donc une science wertfrei, qui ne se permet pas de prononcer des jugements de valeur. Alors que les économistes sont généralement d’accords pour soutenir cette dernière proposition en ces termes mêmes, on peut néanmoins admirer l’énergie qu’ils ont dépensée pour tenter de justifier – d’une manière tortueuse, prétendument scientifique et wertfrei -nombre d’activités et de dépenses Etatiques. La conséquence est que, dans des exposés de théorie économique ostensiblement wertfrei, on voit introduire, en fraude et en masse, des jugements normatifs acceptés sans examen ni justification.

Ceux qui veulent voir les hommes de l’Etat intervenir et fournir certains services ont deux arguments favoris, d’apparence scientifique : a) celui des « externalités positives » ; et b) celui des « biens collectifs » ou des « besoins collectifs ».

Débarrassé de ses colifichets aux allures scientifiques, ou mathématiques, le premier argument se réduit à l’affirmation que Untel, Trucmuche et Chose ne semblent pas pouvoir faire certaines choses sans qu’elles profitent à Tartempion, qui risque de vouloir échapper à « sa juste part » du paiement. Nous allons discuter cet argument, avec d’autres également liés aux « externalités positives ». L’argument des « biens collectifs » semble encore plus scientifique; l’économiste suppose purement et simplement qu’il existe des biens ou des services qui, par nature, doivent être fournis « collectivement », et que par conséquent « l’Etat » doit les fournir avec l’argent des impôts.

Cette affirmation, simple et purement descriptive en apparence, recèle en fait un grand nombre de présuppositions politico-éthiques. Tout d’abord, même s’il existait des « biens collectifs », cela ne prouverait en rien 1) qu’ils doivent être fournis par une organisation unique ; et 2) que tous les membres de la collectivité doivent être forcés de les payer. En d’autres termes, si X est un « bien collectif » , dont presque tout le monde a besoin, et qu’on ne peut fournir qu’à tout le monde à la fois, cela n’implique pas que tous ceux qui le reçoivent doivent être forcés de financer sa production dont, incidemment, il se peut qu’ils n’aient même pas envie. En fait, nous sommes carrément revenus au problème des externalités positives, dont nous allons discuter plus loin. On découvre finalement à l’analyse que l’argument des « biens collectifs » se réduit à celui des « externalités positives ». Enfin, même s’il ne devait y avoir qu’une seule organisation pour assurer cette production, on n’a pas prouvé que ce soient les hommes de l’Etat qui devraient le faire, et non une organisation volontaire ou même une entreprise privée.

Deuxièmement, le concept de « biens collectifs » est en lui-même éminemment suspect. Comment, tout d’abord, peut-il exister des besoins, des pensées, des actes d’un « collectif  » ? Il n’existe dans la réalité aucun référent qui corresponde à ce « collectif », censé d’abord désirer, et ensuite recevoir, les biens en question. De nombreuses tentatives ont néanmoins été faites pour sauver le concept d’un bien « collectif » , et fournir aux actions des hommes de l’Etat des rationalisations en apparence solides et « scientifiques ». Molinari, par exemple, essayant de faire passer la défense pour un bien collectif, affirmait : « Une force de police sert tous les habitants du quartier où elle opère, alors que le simple établissement d’une boulangerie ne suffit pas à apaiser leur faim. » Mais c’est tout simplement faux : rien n’oblige une force de police à défendre chacun des habitants dans une zone, ni même à leur fournir le même degré de protection. De plus, un pacifiste, un partisan de la non-violence absolue, ne jugerait pas du tout que la police le protège, ni lui offre des services de défense. Au contraire, il évalue les opérations de la police dans sa région comme un tort qui lui est fait. Par conséquent, la défense ne peut pas être considérée comme un « bien collectif » ni comme un « besoin collectif ». II en est de même pour de grands projets tels que les barrages, dont on n’a tout simplement pas le droit de supposer qu’ils profitent à tout le monde dans la région.

Antonio De Viti Di Marco distinguait deux catégories de « besoins collectifs » : ceux qui naissent quand un individu n’est pas isolé, et ceux qui résultent d’un conflit d’intérêts. Pourtant, la première catégorie est si vaste qu’elle risque d’englober la plupart des produits du marché. Cela n’aurait aucun sens, par exemple, de monter des pièces de théâtre, à moins d’attendre la venue d’un certain nombre de spectateurs, ou de publier des journaux s’il n’y a pas assez de lecteurs. Est-ce une raison pour que les hommes de l’Etat nationalisent ou monopolisent toutes ces activités ? La deuxième catégorie est censée s’appliquer à la défense. Cela aussi, cependant, est incorrect. La défense en elle-même ne reflète pas un conflit d’intérêts mais une menace d’invasion, contre laquelle il est nécessaire de se défendre. En plus, il est assez déraisonnable d’appeler « collectif » un besoin qui a précisément le moins de chances d’être commun, puisque les agresseurs sont les derniers à le désirer. D’autres économistes écrivent comme si la défense était nécessairement collective, parce que c’est un service immatériel, alors que le pain, les autos, peuvent être matériellement divisés et vendus à des individus; mais les services immatériels surabondent dans une économie de marché. Faut-il que les hommes de l’Etat monopolisent la tenue de concerts parce qu’il s’agit de services immatériels ?

Le professeur Samuelson nous a offert sa propre définition des « biens de consommation collective » dans une prétendue théorie « pure » des dépenses publiques. Les biens de consommation collective, à en croire Samuelson, seraient ceux « dont tout le monde jouit en commun, de telle manière que la consommation de ce bien par chaque individu ne conduit pas à retrancher quoi que ce soit de la consommation du même bien par un autre individu ».

Pour une raison ou pour une autre, ce sont là (au moins) les biens que les hommes de l’Etat devraient fournir à la place des producteurs honnêtes. Le concept de Samuelson a été mal reçu, à juste titre. Le professeur Enke, par exemple, a fait remarquer que la plupart des services monopolisés par les hommes de l’Etat n’entrent tout simplement pas dans sa catégorie: les routes, les bibliothèques, la justice, la police, les pompiers, les hôpitaux, et la protection militaire. On pourrait en fait aller plus loin et faire remarquer qu’il n’y a en réalité aucun produit qui puisse jamais entrer dans la définition des « biens de consommation collective » que donne Samuelson. Par exemple, Margolis, tout en critiquant ce dernier, accepte d’y inclure la défense nationale et les phares. Mais la « défense nationale » n’est en aucun cas un « bien » indivisible, qui ne pourrait être offert qu’en bloc. Elle consiste en des ressources spécifiques affectées d’une manière particulière et concrète. Un réseau de défense autour de New York, par exemple, réduit le nombre de bases possibles autour de San Francisco. D’un autre côté, un phare ne brille que sur une zone délimitée. Non seulement l’entrée d’un bateau dans cette zone peut en empêcher d’autres d’y entrer, mais la construction d’un phare restreint les ressources disponibles pour en construire un ailleurs. La réalité est que si un bien était « collectif » au sens de Samuelson, il ne s’agirait pas d’un bien du tout, mais d’une condition générale de l’existence humaine, comme l’air l’est aujourd’hui, et qui surabonde au point que personne ne ressent la nécessité d’en marquer la possession. En fait, ce n’est pas le phare mais l’Océan lui-même, lorsque les routes maritimes ne sont pas encombrées, qui est le « bien de consommation collective » et qui par conséquent demeure sans propriétaire. On n’a pas normalement besoin de quiconque pour produire ni posséder l’Océan.

Tiebout, concédant qu’il n’y a pas de manière « pure » de définir un niveau optimum de dépenses publiques, essaie de sauver la théorie en la limitant à l’administration locale.

Se rendant bien compte que l’impôt et même le vote majoritaire interdisent toute démonstration d’un choix volontaire dans le domaine de l’action publique, il avance que la décentralisation et la liberté de migration interne rendent les dépenses publiques locales plus ou moins proches de l’optimum – du moins dans la mesure où l’on peut dire que les dépenses des entrepreneurs sur un marché libre sont « optimales » -, puisque les résidents peuvent entrer et sortir comme ils veulent. Il est certainement vrai que les gens s’en trouveront mieux s’ils peuvent quitter facilement une communauté lourdement taxée pour une autre où les impôts sont bas. Cependant, le consommateur n’améliore son sort que partiellement; cela ne résout pas le problème des dépenses publiques, qui à part cela demeure inchangé. Dans le choix par une personne de son lieu de résidence, il entre bien d’autres facteurs que l’Etat, et il est bien possible que, pour une raison ou pour une autre, suffisamment de gens soient attachés à une région donnée pour y permettre aux hommes de l’Etat d’y commettre de grandes déprédations avant qu’ils n’émigrent. En outre, un problème majeur est que la surface de la Terre est fixe, que les hommes des Etats s’en sont universellement emparés, et c’est donc universellement qu’ils s’imposent à ses habitants.

Nous en venons maintenant au problème des externalités positives – pour les économistes, la rationalisation majeure des actes des hommes de l’Etat. Là où les gens ne profitent qu’à eux-mêmes par leurs actions, un grand nombre d’auteurs sont prêts à admettre qu’on peut laisser le marché fonctionner tranquillement. Cependant, il arrive souvent que l’action productive des hommes profite aux autres, même sans qu’ils le fassent exprès. Quoiqu’on puisse plutôt y voir une raison de se réjouir, les critiques accusent ce fait de produire des maux en abondance. Un échange libre, où Tartempion et Trucmuche y gagnent tous les deux, c’est bien joli, disent ces économistes; mais si Tartempion décide de faire quelque chose qui profite à Trucmuche, sans que Trucmuche paie rien en échange (3)?

A partir de cette position partent deux lignes d’attaque contre le marché libre. Pris ensemble, ces arguments contre l’action volontaire et pour l’intervention des hommes de l’Etat s’annulent l’un l’autre, mais on peut, pour être accommodant, les traiter séparément. Le premier type de critique consiste à dénoncer Tartempion parce qu’il n’en ferait pas assez pour Trucmuche. On reproche en fait au bienfaiteur de ne tenir compte que de ses propres intérêts égoïstes, et de négliger ainsi le bénéficiaire indirect potentiel qui espère silencieusement dans la coulisse. La deuxième ligne d’attaque contre le marché libre dénonce Trucmuche parce qu’il profite de Tartempion sans le payer de retour. Le bénéficiaire est taxé d’ingratitude et quasiment traité de voleur pour avoir reçu l’avantage gratuit. Ainsi le marché libre est-il accusé de fausser la justice par ces deux groupes d’adversaires: les uns estiment que l’égoïsme de Tartempion est tel qu’il n’en fera jamais assez pour Trucmuche, les autres pensent que Trucmuche recevra trop d’ »avantages indus » sans les payer. Dans un cas comme dans l’autre, naturellement, ce sont les hommes de l’Etat qu’ils appellent à la rescousse pour mettre fin au scandale: qu’ils usent donc de violence, dans le premier cas pour forcer ou inciter Tartempion à adopter une conduite qui profite davantage à Trucmuche, dans le second pour forcer Trucmuche à payer Tartempion!

En général, ces jugements de valeur sont drapés dans l’idée « scientifique » que dans ces cas-là, n’est-ce pas, l’action sur un marché libre n’est plus « optimale », mais doit être ramenée sur le droit chemin de l’ »optimalité » par une action correctrice des hommes de l’Etat. Cette conception ne comprend absolument pas au nom de quoi la science économique peut se permettre d’affirmer que le marché libre est optimal. Il l’est bel et bien, mais ce n’est pas du point de vue des jugements de valeur personnels de l’économiste; c’est parce qu’il consiste dans les actions libres et volontaires des personnes, et qu’il satisfait les besoins que les consommateurs ont librement exprimés par leurs choix effectifs. L’ingérence des hommes de l’Etat, par conséquent et par nécessité, éloignera toujours de l’optimum ainsi défini (4).

On peut trouver amusant que, alors que chacun de ces genres de critiques est assez répandu, il est tout à fait possible de réfuter l’un à partir des principes de l’autre. Prenons par exemple le procès fait au bienfaiteur : dénoncer le bienfaiteur et appeler sur lui les punitions de l’Etat pour n’avoir pas assez fait le Bien implique d’affirmer que le bénéficiaire aurait des « droits » sur son bienfaiteur. Ce n’est pas le propos de ce livre que de débattre des valeurs ultimes (5), mais il faut bien comprendre qu’adopter cette position revient à dire que Trucmuche a un droit absolu à exiger de Tartempion qu’il le serve sans rien recevoir en retour. Nous n’avons pas besoin d’aller aussi loin dans la démonstration pour le second type de critique (le « passager clandestin »), mais nous pouvons peut-être dire que c’est une grande présomption de la part du passager clandestin que de réclamer un « droit » à ce pouvoir de domination. En effet, ce que le premier argumentaire affirme, c’est purement et simplement le droit moral de Trucmuche d’exiger des cadeaux de Tartempion, par la force si nécessaire.

L’apologie de l’épargne forcée, ou les reproches faits aux épargnants potentiels parce qu’ils n’épargnent et n’investissent pas davantage, sont des exemples de ce type d’attaque. Une autre consiste à s’en prendre à l’utilisateur d’une ressource naturelle susceptible d’épuisement. Quiconque fait le moindre usage d’une telle ressource « prive » de son utilisation quelque descendant à venir. Par conséquent, les « conservationnistes » appellent à faire aujourd’hui un moindre usage de ces ressources, en vue d’une plus grande utilisation ultérieure. Non seulement ce cadeau, en général forcé, est un exemple du premier type d’argumentaire, mais si on l’adopte, on ne devrait logiquement jamais se servir d’une ressource capable de s’épuiser. En effet, lorsque la génération à venir atteint sa majorité, elle aussi doit tenir compte d’une autre génération à venir. C’est dire l’absurdité totale de l’approche toute entière.

Comme on l’a vu, le deuxième type d’attaque va dans l’autre sens : il consiste à dénoncer celui qui « bénéficie de l’avantage ». Il est dénoncé comme un « passager clandestin », dont le vice consiste à jouir des « avantages indus » que lui vaut l’action productive d’autrui. C’est une forme de critique tout aussi bizarre. En fait, l’argument ne tient vraiment que contre la première critique, à savoir contre le passager clandestin qui veut forcer les autres à le prendre à bord. Mais là, nous avons une situation où les actions de Tartempion, qu’il a choisies uniquement parce que lui-même y trouve son avantage, ont aussi l’heureux effet de profiter à quelqu’un d’autre. Faut-il nous indigner parce que le bonheur se propage dans l’ensemble de la société? Devons-nous nous renfrogner parce qu’il y a plus d’une personne à profiter des actions de quelqu’un? Après tout, ce « passager clandestin »-là n’a même pas demandé à monter à bord. On l’a reçu sans qu’il le demande, parce que Tartempion est content de ce qu’il a décidé de faire. Si l’on croit au deuxième type d’ »externalités positives », il faut appeler les gendarmes avec un gros bâton parce qu’il y a trop de gens heureux dans la société. En d’autres termes, faut-il que je paie un impôt pour profiter du jardin bien tenu de mon voisin?

Un exemple du second argumentaire assez répandu aux Etats-Unis constitue l’essentiel du message de l’économiste Henry George: c’est une critique de l' »avantage indu » obtenu lors de l’accroissement de la valeur capitalisée d’un terrain. A mesure que l’économie progresse, la rente du sol augmente en même temps que les salaires réels, conduisant à un accroissement de la valeur capitalisée des terrains. Le développement de la structure du capital, de la division du travail et de la population conduit à augmenter la rareté relative du terrain, et par conséquent, à accroître sa valeur. L’argument des partisans de Henry George est que le propriétaire terrien n’est pas moralement responsable de cet accroissement, qui lui vient d’événements indépendants de sa gestion de la terre; et pourtant, c’est lui qui en profite. Le propriétaire terrien serait donc un « passager clandestin » et sa « plus-value indue » appartiendrait de droit à « la société ». Laissant de côté la réalité de la « société » et la question de savoir si « elle » peut posséder quoi que ce soit, nous avons là une attaque de nature morale contre une situation de passager clandestin.

La difficulté de cette argumentation est qu’elle en met beaucoup trop en cause. Existe-t-il en effet un seul d’entre nous dont le revenu pourrait ressembler à ce qu’il est aujourd’hui, n’étaient les avantages « indus » que nous devons à l’activité d’autrui? En particulier, la masse des biens de capital accumulés aujourd’hui est un héritage de l’épargne nette de nos ancêtres. En leur absence, nous vivrions dans une jungle primitive, quelles que soient nos qualités morales. Le capital financier hérité de nos ancêtres n’est, bien sûr, fait que de parts de propriété sur cette structure de capital. Nous sommes tous, par conséquent, des passagers clandestins sur la production du passé. Nous sommes aussi des passagers clandestins de la production présente, puisque nous profitons continuellement du capital que nos congénères maintiennent en circulation, ainsi que des talents particuliers qu’ils offrent sur le marché. I1 est certain que si une telle imputation pouvait être faite, la plus grande partie de nos salaires réels serait attribuée à cet héritage dont nous profitons sans l’avoir payé. Le propriétaire terrien n’en tire pas plus d’ »avantages indus » que n’importe lequel d’entre nous. Faudra-t-il donc que nous soyons tous victimes de confiscations, et qu’on impose une taxe sur notre bien-être commun? Et qui donc recevra le butin? Nos ancêtres peut-être, dans leurs tombes, puisque ce sont eux qui ont investi le capital dont nous profitons aujourd’hui?

Un cas important d’externalités positives consiste dans les « économies externes » que l’on pourrait obtenir en développant certaines industries, alors qu’elles ne se traduiraient pas par un gain pour les entrepreneurs. I1 n’est pas nécessaire de s’attarder sur les nombreuses discussions qu’on trouve dans les textes scientifiques, sur la portée réelle des économies externes en question, quoiqu’elles paraissent finalement négligeables. On a surtout mis en avant l’idée que les hommes de l’Etat devraient subventionner en permanence ces activités de manière que « la société » puisse profiter des économies externes en question. C’est l’argument de Pigou pour la subvention aux économies externes, aussi bien que le bon vieil argument toujours triomphant des « industries naissantes », pour justifier les tarifs protectionnistes.

L’appel à la subvention des hommes de l’Etat pour la promotion des économies externes constitue une troisième colonne d’assaut contre la liberté des contrats. Elle consiste à dire qu’on doit forcer les Trucmuche, les bénéficiaires potentiels, à payer une subvention aux bienfaiteurs Tartempion, pour les inciter à leur fournir les avantages en question. C’est l’antienne favorite de tous les économistes qui voudraient des barrages ou des terrains subventionnés par les hommes de l’Etat (les bénéficiaires étant taxés pour payer les avantages qu’ils reçoivent), ou l’enseignement obligatoire (« les contribuables finiront par bénéficier de l’éducation donnée à autrui »), etc. Encore une fois, ce sont les bénéficiaires qui paient les impôts pour financer la politique imposée; mais là, on ne les critique plus pour des avantages indus. Désormais on les « sauve » d’une situation où ils n’auraient pas profité des avantages en question. Comme ces avantages, ils n’auraient pas été prêts à les payer, on a de la peine à comprendre au juste à quoi on les fait échapper. La troisième colonne rejoint donc la première dans ses attaques contre le marché libre en ce qu’elle le juge également incapable, du fait de l’égoïsme des hommes, de produire suffisamment d’externalités positives; mais elle fait aussi jonction avec la deuxième en ce qu’elle fait porter l’obligation sur les bénéficiaires, étrangement réticents. Si la subvention est versée, alors il est clair que les bénéficiaires ne sont plus des passagers clandestins : en fait, on les force tout simplement à payer des services qu’ils n’auraient pas payés si on leur avait laissé le choix.

On peut rendre patente l’absurdité de cette troisième approche en se bornant à demander qui profite de la politique proposée. Le bienfaiteur, Tartempion, reçoit une subvention, cela est vrai; mais on peut souvent douter qu’il en profite, parce qu’il aurait gagné autant d’argent à investir ailleurs en son absence. Les hommes de l’Etat n’ont fait que compenser les pertes qu’il aurait subies, et ont ajusté ses recettes pour lui permettre de recevoir le manque à gagner. Par conséquent, Tartempion ne fait pas de profit. Quant aux « bénéficiaires », ils sont forcés par les hommes de l’Etat à payer des services dont ils n’auraient pas voulu. Comment peut-on dire qu’ils en « bénéficient » ?

On répond en général que ceux qui reçoivent le service « n’auraient pas pu » en bénéficier s’ils avaient voulu le financer volontairement. Le premier problème en l’occurrence est d’identifier par quel procédé mystérieux les critiques « savent » qu’ils auraient voulu acheter ce « service »-là. Le seul moyen que nous ayons de connaître le contenu des échelles de préférences est de les voir s’exprimer dans les choix concrets. Puisque le choix était concrètement de ne pas acheter le service, aucun observateur extérieur n’a la moindre justification pour prétendre que les préférences de Trucmuche étaient en fait différentes de celles révélées par son action.

Deuxièmement, on ne voit pas pourquoi les bénéficiaires supposés n’auraient pas pu acheter le service. Un service peut toujours être vendu à la valeur marchande que lui attribuent ses acheteurs. Le fait que la production du service n’aurait pas profité à son producteur indique que les consommateurs ne lui attribuent pas autant de valeur qu’ils en donnent à d’autres manières d’utiliser les facteurs non spécifiques de production. Si les coûts de production sont plus élevés que les prix de vente envisagés, cela signifie que les facteurs non spécifiques rapportent davantage quand on les affecte à d’autres formes de production. En outre, au cas où certains consommateurs trouveraient insuffisante la production du service pour le marché, ils ont parfaitement la possibilité de la subventionner eux-mêmes volontairement. Une telle subvention volontaire équivaudrait à payer un prix plus élevé pour le service, et révélerait qu’ils sont prêts à payer ce prix. Le fait que cette subvention n’a pas eu lieu élimine toute justification pour une subvention forcée, imposée par les hommes de l’Etat. Loin de fournir un avantage aux « bénéficiaires » qu’elle taxe, la subvention forcée leur impose en fait une perte, puisqu’ils auraient pu dépenser l’argent eux-mêmes pour des biens et des services auxquels ils donnaient plus de valeur.

Notes de François Guillaumat

(1) Pages 883-890 de Man, Economy and State. Titre original : Collective Goods and External Benefits : Two Arguments for Government Activity.

La théorie des « biens publics » présente la caractéristique intéressante d’avoir été immédiatement réfutée, notamment par ce texte, et d’être néanmoins enseignée comme « scientifique » dans la plupart des facultés d’économie aujourd’hui, c’est-à-dire vingt-cinq ans après que son auteur l’avait lui-même explicitement abandonnée. La théorie des « biens publics » n’est en fait qu’un avatar de la théorie des « externalités positives », qui est elle-même contradictoire, comme Rothbard le démontre brillamment.

(2) C’est au moins une indication du fait que l’expression « biens collectifs » est dans tous les cas incorrecte, puisqu’il n’y a que certains services qui posent ce problème, de ne pouvoir être fournis aux uns sans être offerts aux autres.

(3) L’incohérence de ce raisonnement est exposée en annexe, à propos de la différence entre valeur à la marge et services rendus par des « classes » de produits.

(4) Notons ici la contradiction essentielle des économistes mathématiciens qui prétendent fonder leurs rationalisations de l’Etatisme sur le critère d’optimalité de Pareto. L’intervention de l’Etat est censée rapprocher des conditions de 1″`équilibre général », lequel serait conforme au critère de Pareto (s’il était seulement réalisable). Or, il suffit d’appliquer directement le critère de Pareto à l’intervention de l’Etat pour constater qu’elle ne peut jamais se conformer au critère parétien. En effet, ce critère indique qu’un changement améliore l’utilité sociale si une personne au moins s’en trouve mieux, les autres ne s’en trouvant pas plus mal. Or, l’intervention de l’Etat implique toujours une agression (fiscale ou réglementaire), dont la victime au moins se trouvera plus mal. L’intervention de l Etat est donc en toutes circonstances contraire à l’optimum de Pareto.

(5) Cf. Murray N. Rothbard, L’éthique de la liberté, Paris, Les Belles Lettres, 1991. Traduction en français de The Ethics of Liberty, Humanities Press, Atlantic Highlands, N.J., 1982.

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