controverse sur le freebanking

thème: Entre 1716 et 1844, l’Écosse était une zone de free-banking. Les banques créaient librement de la monnaie sans aucune intervention de l’État. C’est controversé.

article: Controverse sur le free-banking en Écosse, 1716-1844

adaptation de l’article: free-banking-in-scotland-1716-1844-controversy-and-reply :

Depuis la publication en 1984 de « Free Banking in Britain », par Lawrence H. White, suivi par George Selgin en 1988, « The Theory of Free Banking », des opposants n’ont pas manqué de se faire connaître. Selon eux, le modèle écossais est centralisé. Il ne peut pas constituer une preuve évidente de la supériorité du free banking, d’autant que l’Écosse n’aurait pas été épargnée par les « crises ». Pour répondre aux critiques, White a développé son ouvrage; une réédition en 1996 de « Free Banking in Britain » a vu le jour et elle répond déjà à la majorité des critiques (si ce n’est toutes) formulées à son égard. Il s’agit d’accompagner l’ouvrage de quelques compléments.

L’une des premières vraies perturbations économiques s’est produit durant les années 1760.
Andrew William Kerr relève que durant ces années là une pénurie de pièces de monnaie aurait conduit à une multiplication des petits billets en Écosse; ce fut la période du « small-note mania ». Hugh Rockoff pense que l’explication provient de la Guerre de Sept ans. Celle-ci aurait drainé les réserves stockées en Angleterre; l’inflation caractéristique des guerres aurait élevé la valeur des pièces de monnaie au-delà de leur valeur nominale.

Jusqu’aux années 1760, la demande de conversion de billets ne semblait pas être monnaie courante. Rothbard raconte l’histoire d’un certain Archibald Trotter (durant les années 1750 semble-t-il) qui n’aurait jamais réussi à faire valoir ses droits devant les tribunaux. Compte tenu de cette anecdote, on peut se demander si la loi ne protégeait pas l’intérêt des banquiers. Parth J. Shah, s’appuyant sur le chapitre 2 du Free Banking in Britain de Lawrence White, indique que ce fut effectivement le cas. Lorsque la Banking Company of Aberdeen, établie en 1747 avant de couler en 1753 après une sur-émission de billets, a essayé de suspendre la convertibilité, un porteur de billet avait porté plainte. Cette plainte est passée dans l’oreille d’un sourd : voir article

L’utilisation abusive de l’option clause et l’émission abusive des petits billets durant les années 1760 peuvent être toutes deux attribuées à la pénurie de pièces, et donc à la guerre. Les banques ne suspendaient pas la convertibilité via l’option clause par pur mépris, mais parce qu’elles avaient toutes les peines du monde à conserver des réserves suffisantes. C’est pourtant suite à ces événements que plusieurs lois furent passées en 1765.
« A Brief History and Analysis of Scottish Free Banking, 1716-1845 » de Michael Crook relève deux réglementations majeures qui ont été mises en place en 1765. L’option clause a été abolie et chaque billet doit être « payable sur demande ». L’émission de billets d’un montant inférieur à £1 a été également abolie. Cette dernière restriction, encouragée par les grandes banques, peut être probablement vue comme un moyen de limiter la concurrence des petites entreprises.
Une autre source qui nous vient de Parth J. Shah confirme que les banques à charte ont convenu d’un commun accord de supprimer l’option clause, en échange justement d’une restriction de la concurrence : voir article

Apparemment, d’autres sources indiquent que l’option clause serait une incompatibilité contractuelle – engagement « payable sur demande » – d’où son interdiction. Si elle n’a pas été bannie les décennies auparavant, c’est parce que l’option clause n’a été invoquée massivement que durant les années 1760.
Bien que les adversaires du free banking notent que l’Ecosse n’a pas été épargnée par les « crises », ces critiques n’ont aucune pertinence si l’on considère que la plupart des dates citées correspondent aux périodes de guerres et de contractions monétaires de la Bank of England suite à des chaos monétaires provoqués par … la Bank of England elle-même.

En outre, toutes ces « crises », comme on les appelle, étaient sans conséquence pour les déposants. Finalement, une faillite spectaculaire a eu lieu en 1772. La banqueroute de Ayr, sans doute la plus grande « crise » qui ait jamais frappé l’Ecosse, comme l’atteste Kevin Dowd, The Establishment of Central Banking, page 45-46 : voir article

Rockoff, citant Adam Smith, dénombre les politiques imprudentes appliquées par Ayr : voir article

Pour entrer dans le détail, Fordyce, spéculateur londonien, aurait joué un rôle prépondérant. Il aurait spéculé sur les actions de la célèbre English East India Company. Il s’était lourdement endetté auprès de Ayr. Sa faillite a entraîné Ayr avec lui.

Saville compte 15 faillites alors que l’illustre Checkland n’en compte que 13.
Les banques de Glasgow, initialement touchées par la faillite de Ayr ont su résister à la tempête en demandant assistance aux banques d’Edinburgh. Voir Charles Munn.
La Bank of Scotland ainsi que la Royal Bank ont annoncé qu’elles acceptaient les billets de la défunte Ayr Bank « au pair ». L’objectif était de soutenir la confiance du public, attirer plus de déposants, et accroitre ainsi leur volume de prêt et la circulation de leurs propres billets (page 43/194). Les déposants n’ont rien perdu suite à la banqueroute de Ayr puisque ses 241 actionnaires à responsabilité illimitée ont « remboursé » les déposants jusqu’au dernier centime.

Quant aux 13 banques provinciales, elles ont relancé leur activité quelques années plus tard. De nouvelles banques sont également entrées sur le marché.
A noter aussi que, mise à part les banques à charte, les banques privées devaient obligatoirement être dotées de la responsabilité illimitée. On pourrait voir cette restriction comme une barrière à l’entrée. Etrangement, après le passage du Companies Act en 1862, les banques ont quand même préféré rester sous responsabilité illimitée. Page 51/194.
Si la fin du 18ème siècle est marquée par quelques turbulences, la « crise » de 1793 découle des Guerres de la Révolution française. Il est important de préciser qu’il ne s’agissait pas d’une crise économique à proprement parler, mais simplement d’une crise de liquidité. Andrew William Kerr signale qu’elles ont également provoqué une autre crise.

Mais comme l’explique Charles Munn, lorsque les problèmes sont survenus en 1797 les banques ont réussi à contenir cette nouvelle « crise » en s’apportant mutuellement appui et soutien.
Bien que Henry Thornton, cité par White, page 55/194, affirme que l’Ecosse n’a pratiquement pas souffert des retraits d’or …

… Checkland pense que le dilemme des crises de liquidité aurait pu être résolu si le système bancaire écossais disposait d’une véritable autonomie monétaire : voir article

Un trait marquant durant cette période de guerre fut la suspension de paiement qui a accompagné les guerres : elle est connue sous le nom de Restriction Period, de 1797 à 1821.
Rothbard fait savoir que les banques écossaises ont suivi leurs homologues anglaises dans la suspension de paiements. White tient à préciser que c’est incorrect, puisque les banques écossaises soutenaient quand même la convertibilité « in Bank of England notes », voir page 155/194.
Rothbard fustige les banques écossaises pour avoir amadoué le gouvernement. White pense que leur requête était pourtant légitime : voir article

Rothbard fait ensuite remarquer que même après 1821, les banques écossaises continuèrent de refuser les paiements en or, alors que la suspension temporaire de convertibilité, sous toutes ses formes, a été abolie en 1765. Il cite Checkland à ce propos : voir article

L’explication de White est la suivante : Londres était alors le centre financier du Royaume-Uni, et la suspension de paiement des banques londoniennes a rendu impossible les retraits en or demandés par les clients. Plus de détails page 56/194.
Malgré ces petits désagréments, les banques écossaises proposaient des avantages dont leurs homologues pouvaient rougir (page 53/194) : voir article

Mais depuis le Peel Act de 1844, toute nouvelle émergence de la concurrence fut interdite. Les problèmes ont commencé à émerger. Le nombre de banques a diminué du fait qu’elles ont fusionné et se sont cartellisées. Pour justifier le Peel Act, les promoteurs de la loi se sont appuyés sur le mauvais exemple du Free Banking Era aux USA. Le Peel Act a été encouragé par des banquiers qui désiraient obtenir un cartel. Elle aurait surtout profité à la Bank of England. Son gouverneur aurait soufflé cette loi à Peel.

Des débats entre les adeptes du Fractional Reserve et les adeptes du 100% Reserve ont eu lieu pour décider de la nécessité ou non d’une réglementation bancaire. Si l’on en croit Kevin Dowd, la Currency School avait un allié de poids : Sir Robert Peel, premier ministre du Royaume-Uni. Les banquiers, soucieux d’établir le monopole d’émission, se sont également mêlés au débat pour supporter la Currency School.
Quoi qu’il en soit, Vera Smith nous apprend que le passage de cette loi a été mal perçue par le peuple écossais.

Une célèbre critique, premièrement avancée par Sechrest,White’s Free-Banking Thesis: A Case of Mistaken Identity, et Free Banking: Theory, History, and a Laissez-Faire Model, puis Rothbard, The Myth of Free Banking in Scotland, soulève que les banques à charte formaient des pyramides de crédit sur les billets de la banque centrale d’Angleterre, la Bank of England. Les banques privées formaient à leur tour des pyramides de crédit sur les banques à charte. Le système bancaire écossais devenait alors complètement centralisé.
Mais ériger une pyramide de crédit signifie détenir un dépôt auprès de la BoE. D’abord, White relève que ce dépôt n’est pas rémunéré. En outre, Munn note que les banques privées avait mieux à faire : voir article

L’avantage du note-exchange a été expliqué par Selgin en 1988,chapitre 2. Et White, accessoirement, page 31/194. Lorsque deux banques choisissent d’accepter les billets adverses, cela accroit l’acceptabilité de chaque billet pour des distances plus étendues. Les individus éprouvent moins le besoin de convertir le billet en or. La demande de billets augmente, au détriment de l’or. L’or tend à disparaître de la circulation.
Il semble que la seule période où les banques écossaises avaient l’occasion d’ériger une pyramide de crédits à partir des billets de la BoE fut la Restriction Period amorcée par la guerre. Rothbard relève une donnée intéressante : « Checkland informs us that the circulation of bank paper in Scotland doubled from 1793 to 1803».

Toutefois, on ne peut pas forcément en déduire que les banques écossaises formaient des pyramides de crédit. Fetter constate que durant la Restriction Period les banques conservaient la majorité de leurs réserves sous la forme de dépôts et billets des banques à charte. Mais Fetter lui-même n’aurait jamais fourni la preuve d’une pyramide de crédit. Ensuite, l’erreur de Rothbard est de déterminer le nombre de billets en circulation au lieu du ratio. D’après White, les réserves bancaires sont passées de 10-20% durant la deuxième moitié du 18ème siècle à 3% durant la première moitié du 19ème siècle (page 54/194). La raison peut provenir du fait que la demande de conversion en or ait baissé au fur et à mesure que le système bancaire écossais se développait, notamment le note-exchange. Les banques pouvaient obtenir de l’espèce à moindre coût.
Si les banques écossaises détiennent des billets des banques à charte, il reste à savoir si elles avaient des lignes de crédit avec la BoE. Selon Checkland (page 70/194), cela ne semblait pas si évident :

Et White renchérit, comme pour enfoncer le clou : voir article

Dans son « White’s Free-Banking Thesis », Sechrest relève qu’en 1818, la BoE a mené une politique de contraction monétaire. Immédiatement après, les prix observés sur les marchés de Glasgow ont dégringolé : le sucre, bois et céréale ont chuté de 33%, le coton de 50%. Dans le même temps, les faillites se sont multipliées à Aberdeen et à Glasgow.

White semble concéder cet argument. La politique de la BoE peut avoir impacté l’économie écossaise. Aucun rapport cependant avec les pyramides de crédit. Bien que Sechrest ait retiré sa thèse de la pyramide de crédit, il réitère certains arguments, comme le nombre de faillites bancaires en Écosse soit-disant aussi élevé qu’en Angleterre, ou encore la non-convertibilité des billets, dans son papier « Free Banking In Scotland: A Dissenting View».
White, et Dowd accessoirement, répondent à ces arguments.

White certifie que les faillites anglaises étaient non seulement plus nombreuses que les faillites écossaises, mais également plus graves. Chaque banque voit le nombre de ses actionnaires (ou partnerships) limité à 6 au Royaume-Uni. Certes, le Banking Act de 1826 a enlevé cette restriction … « but only for banks to be housed more than 65 miles from London. », page 51/194.

De telles restrictions n’avaient pas cours en Ecosse, de sorte que les actionnaires absorbaient toutes les pertes financières. Pas une seule fois une faillite bancaire n’a impliqué la moindre perte chez les déposants durant toute la période de banque libre écossaise. Les anglais, eux, n’avaient pas cette chance.
Dowd, quant à lui, note que durant l’ère du free banking, on ne constatait apparemment aucun écart important entre la valeur de l’or et celle des billets écossais. Cet argument annulerait alors complètement les considérations de Rothbard sur le fait que l’inconvertibilité (soit-disant) des billets ait pu engendré une forte inflation.

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À propos gidmoz
libertarien, ingénieur

4 Responses to controverse sur le freebanking

  1. Ping: crises monétaires et free-banking « gidmoz

  2. Ping: dénationalisation de la monnaie de Hayek « gidmoz

  3. Meng Hu says:

    Juste pour réagir sur le titre que vous donnez à votre article, car il me fait hérisser. Il n’y a aucune controverse sur le Free Banking, c’est vous qui le dites.
    1) il n’y avait pas de faillites impliquant la moindre perte pour les déposants, puisque les actionnaires absorbaient eux-mêmes les dettes (on appelait ça, la responsabilité illimitée)
    2) pas de crises en Ecosse durant la période, si ce n’est quelques crises de liquidités déclenchées par les guerres, et dont une petite crise déclenchée par la Bank of England (donc exogène au système écossais) en 1818.
    3) il n’y avait pas d’inflation.

    Votre seul point de contention est la libre conversation du billet. Je répète que les billets écossais étaient convertibles en « Bank of England notes ». Il est donc faux de prétendre que les billets n’étaient en aucune façon convertible. En outre, comme vous devriez le savoir, puisque vous avez recopié mon texte : « L’explication de White est la suivante : Londres était alors le centre financier du Royaume-Uni, et la suspension de paiement des banques londoniennes a rendu impossible les retraits en or demandés par les clients ».
    Autrement dit, l’Ecosse ne disposait pas d’une quelconque autonomie monétaire, comme le rappelle Checkland, le système écossais aurait été encore plus perfectionné si elle disposait de cette autonomie :

    « most important of all, it would be necessary for Scottish banking to hold its own gold reserve … conversely, Scottish banking, by placing itself outside the London system, would relieve the Bank of England of the need to hold bullion reserves against Scottish demands for liquidity … [yet] a willing Scottish dependence upon London had been apparent from the founding of the Bank of Scotland in 1695 … The Scots in expelling their gold by the vigour of their note issue, basing their banking system on the latter, had made themselves ultimately dependent upon London liquidity. »

    Les retraits en or auraient été possibles si l’autonomie avait été donnée aux banques écossaises. La faute, donc, à l’intervention. Encore une fois, il n’y a pas de controverse. Lawrence White en parle mieux que moi :
    http://analyseeconomique.files.wordpress.com/2011/09/free-banking-in-britain.pdf

  4. Meng Hu says:

    D’ailleurs, la seule véritable crise financière qui a frappé l’Ecosse est la banqueroute de Ayr, selon Kevind Dowd et White :

    It managed to remain solvent only by borrowing from bankers in London, but its steadily mounting debts forced it into bankruptcy in 1772 just 3 years after it opened.
    The public suffered no losses from the failure, and all the creditors were eventually paid off in full. Any inconvenience the public might have suffered was reduced by the policy of the Old Bank and the Royal Bank to accept the notes of Ayr Bank at par; they did this to attract more deposits and to put more of their own notes into circulation. The collapse of the Ayr Bank inflicted serious losses on the bank’s proprietors (who were liable for all its debts) and on some smaller banks that had circulated its bills, but the major banks and the public suffered little or nothing. Such were the effects of the most serious bank collapse during the free banking period.

    Là non plus, jamais aucune perte pour les déposants, ni même de contagion ou risque systémique. C’est ça le plus extraordinaire avec la banque libre écossaise. Alors même que l’absence d’autonomie monétaire, causée par le gouvernement, fragilisait les banques écossaises, en rendant le système écossais dépendant du système bancaire anglais, l’Ecosse s’en tirait beaucoup mieux que l’Angleterre, et sa croissance économique apparaissait comme supérieure. Même lors des périodes de guerres, les banques écossaises ne connurent pas de « rush » sur le retrait d’or venant de ses déposants car les écossais avaient confiance en leur monnaie de banques (ie, billets). En revanche, les anglais fonçaient vers les banques anglaises pour retirer tout ce qu’ils avaient pu déposer. Pourquoi ? Car ils n’avaient pas confiance en leur monnaie. Comme le souligne Henry Thornton :

    ‘The fear of an invasion took place, and it led to the sudden failure of some country banks in the north of England. Other parts felt the influence of the alarm, those in Scotland, in a great measure, excepted, where, through long use, the confidence of the people, even in paper money of a guinea value, is so great (a circumstance to which the peculiar respectability of the Scotch banks has contributed), that the distress for gold was little felt in that part of the island. A great demand on the Bank of England was thus created … on the account of people in the country.’

    L’Angleterre perdait son or, mais pas l’Ecosse…

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